mardi 16 décembre 2008

INTERVIEW * JIMMY PANTERA

Enfin un livre sérieux et plein d'iconographie sur la Lucha Libre ! LOS TIGRES DEL RING est signé JIMMY PANTERA (un des quatre margoulins de DEADLICIOUS) et sort chez ANKAMA en janvier prochain. Petit entretien avec Jimmy sur la genese du projet.
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Salut Jimmy. Qui se cache derriere le pseudo et le masque ?
Derrière le masque il y a un graphiste belge qui vit et travaille à Bruxelles. J’ai créé mon propre bureau et je suis spécialisé dans le design “old school”. C’est ce qui m’a permis de réaliser l’image de marque des pâtisseries Deadlicious. Je suis aussi passionné de culture populaire (cinéma de quartier, cinéma Z, Bis et trash, comics, lowbrow, street art, rock’n’roll…) avec une prédilection pour les années 50 et 60. J’adore aussi le cirque et les fêtes foraines, les Freaks et le side show.
Ton livre, Los Tigres Del Ring, est a deux doigts de sortir chez Ankama. Dans quelles conditions as-tu rencontré cet éditeur ?
Le projet “LOS TIGRES DEL RING” existe depuis de longues années, je l’avais déjà présenté un peu partout en France et même en Allemagne. Tous les éditeurs l’ont refusé, en m’expliquant que le sujet était trop pointu. Puis cet été, RUN, l’auteur de MUTTAFUKAZ, a eu vent de mon projet. Il venait de créer le label 619 pour Ankama et il était à la recherche de nouveaux titres. Je lui ai présenté une maquette de 80 pages, et nous avons signé un contrat 10 jours plus tard! RUN m’a immédiatement exprimé ses attentes, notamment au niveau de l’écriture. Il fallait aussi terminer le livre dans un délai très court : 4 mois. Alors nous nous sommes serrés les coudes et chacun a donné le meilleur de lui-même pour relever ce défi.

Los Tigres Del Ring n'est ni un livre d'histoire sur la Lucha Libre, ni un pur livre d'iconographie, ni un inventaire des objets que tu collectionnes depuis des années, ni un reportage sur la Lucha qui met en parrallele la Lucha d'hier et d'aujourd'hui, mais un peu tout ca a la fois. Qu'avais-tu en tete quand tu as commencé a travailler sur le projet ?
Au début j’étais très naïf, je croyais que la Lucha Libre allait disparaître un jour et qu’il fallait bien que quelqu’un en conserve une trace! A mon tout petit niveau j’ai donc commence à amasser des tas d’objets, et j’avais même transformé une pièce de ma maison en micro musée. Mes amis le visitaient avec curiosité, et j’essayais de leur transmettre ma flamme. Puis j’ai eu l’idée de faire un livre d’images, un peu dans l’esprit Taschen. Après on a vu des livres arriver d’un peu partout, et la Lucha Libre est devenue à la mode. Il fallait donc se démarquer de tout ça et créer un nouvel objet plus riche, plus complet. Il fallait étoffer mon personnage, JIMMY PANTERA, qui prend le lecteur par la main et l’emmène en voyage à l’intérieur de sa propre passion. Au fond, concrétiser ce vieux projet m’a permis de le rendre bien plus intéressant!

Visiblement, tu n'as pas attendu le revival pour t'intéresser au phénomene de la Lucha. Quand est-ce que le virus t'as pris, a quelle occasion ?
Je suis fasciné par le catch depuis que je suis enfant. Pour moi les catcheurs représentaient des super héros en chair et en os, des costauds invincibles qui déboulaient dans le monde réel. J’ai toujours été fasciné par les héros masqués, j’adorais le personnage de FANTOMAS et je dévorais aussi les aventures du FANTOME, le justicier du Bengale. Alors quand j’ai vu ma première affiche avec des catcheurs cagoulés, j’ai fait une sorte de transfert symbolique, lié aussi à la quête du Père. Evidemment je ne savais pas que l’âge d’or du catch était terminé chez nous, donc les rares galas que j’ai vus sur des marchés ou des fêtes foraines m’ont finalement déçu. Il y avait un côté pathétique et fauché qui sentait la fin d’une époque. Plus tard lorsque je suis devenu adulte j’ai commence à apercevoir des images de catcheurs mexicains, tout d’abord dans le fanzine américain PSYCHOTRONIC. J’étais à nouveau fasciné, mais comme c’était impossible de se procurer quoi que ce soit (à moins de payer des fortunes), je me suis rendu à Mexico avec un ami qui partageait les mêmes envies que moi.

Combien de voyages as-tu fais a Mexico pour amasser tout ces objets ?
Je suis allé 4 fois au Mexique, et je suis prêt à y retourner à la moindre occasion. Au début j’écumais les brocantes et les marchés aux puces, qui demeurent de véritables mines d’or. J’ai aussi fait la connaissance d’un spécialiste du cinéma mexicain, qui entreposait ses affiches dans la villa de sa belle-mère. Il m’a laissé fouiller dans son stock toute une après-midi. Sur un marché j’ai aussi été abordé par un ami d’EL SANTO, qui m’a revendu des dizaines de magazines des années 70, pratiquement neufs avec un poster au milieu. Les stocks me paraissent inépuisables…

Si ce revival permet de faire partager a plus grande échelle notre intéret pour la Lucha Libre, bien du monde persiste a ne voir dans la Lucha qu'un objet Kitch, qu'on regarde avec distanciation. Un texte dans le livre met en garde contre cette tentation. Ton livre a donc également un but pédagogique.
Oui, j'explique clairement que la Lucha Libre au Mexique est aussi populaire que le foot, mais que c'est également un domaine hyper riche qui unit les arts et la spiritualité. Sur le plan spirituel la mythologie du catch mexicain nous montre qu’il y a du Bien et du Mal dans chacun d’entre nous et que face à l’adversité il ne faut jamais plier. Pour moi les Luchadores nous donnent des leçons de courage et des raisons de croire dans ce monde souvent obscur et tourmenté.

Visiblement, la photographe qui a travaillé avec toi, Lucie Burton, a pris une grande part dans le processus créatif du livre.
Je trouve qu’un processus créatif est plus intense lorsqu’il confronte un pôle feminin et un pôle masculin. La Lucha Libre, c’est aussi un environnement hyper viril, et c’était excitant d’y plonger un regard de femme.
De toute façon Lucie était impliquée dès le départ car nous avions déjà conçu ensemble l’identité graphique de l’exposition KITSCH & CATCH.
Nous avons commencé à photographier des ex votos et des jouets, et son sens de la couleur a fait merveille.
Puis je me suis rendu compte que ce serait stimulant d’emmener le lecteur dans le Mexique d’aujourd’hui. J’en ai parlé à Lucie, qui m’a immédiatement fait confiance, ensuite nous sommes partis là-bas pour réaliser le dernier chapitre du livre. Tout comme moi Lucie est très attirée par le cirque et le side show, mais la Lucha Libre représentait un fameux challenge : descendre dans l’arène, se frotter aux colosses du ring, capturer les instants décisifs alors que les Luchadores volent dans les airs et dans les cordes… Elle s’est donnée à fond, avec un regard frais et spontané. J’adore aussi ses cadrages, très dynamiques. Revenus à Bruxelles, nous avons soigneusement sélectionnés une série de photos qu’elle a patiemment recoloriées au pastel et à l’ecoline, une technique qu’elle a développée en regardant les créations de JAN SAUDEK et le travail de coloristes anonymes hindous.


Pas mal de livres sont sortis ces dernieres années sur le sujet. Du bon (le livre de Lourdes Grobet), du médiocre (Lucha a go-go). Qu'est-ce que tu penses que ton livre apporte de plus sur le sujet ?
J’ai essayé de montrer que la Lucha Libre dépasse les frontières du sport et du spectacle pour se mélanger à d’autres univers comme la peinture, la religion et la magie. Je développe aussi un sujet qui n’a jamais été abordé nulle part dans l’édition : les romans photos de catcheurs. Je présente beaucoup de documents rares et inédits, datant des années 50, 60 et 70, puis je crée un lien avec la Lucha Libre aujourd’hui.
Je pense que la vision que je propose est assez complète.

Si tu fustiges ce qu'on pourrait appeler "La tentation du Kitch", l'iconographie présente dans ton livre (enfin, par rapport a ce que j'en ai vu) fait tout de meme la part belle a l'age d'or de la Lucha (disons, les années 50/60, la plus passionnante), a des objets enfermés dans une époque bien précise. N'est-ce pas un peu contradictoire ?
Pour moi la tentation du kitsch c’est “démystifier” et “désacraliser” tout ce qu’on touche, c’est une sorte de vérole intellectuelle typique de chez nous!
J’estime que ça empêche d’apprécier vraiment les choses. Et puis ça ne sert à rien de mettre du second degré dans un phénomène qui n’est pas fait pour ça… surtout quand on parle de culture populaire naïve et spontanée.
Alors comme la Lucha Libre devient à la mode, que c’est super cooool, on voit des tas de gens se demander si ces Luchadores sont des gens sérieux. Comme on pense que c’est kitsch, on a tendance à ne voir que des guignols avec des costumes rigolos voire ridicules.
Evidemment il n’y a rien de tout ça dans la Lucha Libre, c’est une religion là-bas, avec des athlètes qui s’entraînent tous les jours depuis qu’ils sont gamins et qui sont vénérés comme des Dieux.
Oui c’est vrai je montre beaucoup d’iconographie “old school”, parce que graphiquement c’est la plus belle. Et puis c’est impossible de passer à côté des années 50 et 60 car ces influences sont encore très fortes, à tel point qu’on se demande souvent à quelle époque on se trouve… avec un mixage étonnant de passé et de futur (l’esthétique des mangas). Mais j’explique aussi que la Lucha Libre est ancrée dans la vie quotdienne des Mexicains, que les matchs font office de catharsis collective et qu’il n’y a aucune distanciation là-dedans.


Quel regard portes-tu sur la Lucha contemporaine ? La scene Lucha Libre actuelle n'est-elle pas une sorte de paliatif a la passion que nous portons a la Lucha "old school" ? Puisque nous ne pouvons pas voyager dans le temps, nous devons nous contenter de ce que la Lucha produit aujourd'hui.
La Lucha Libre existe depuis les années 30, il est donc logique qu’elle ait évolué. Les combats sont moins violents qu’il y a trente ans, où les morts n’étaient pas rares. Les costumes et les masques sont plus sophistiqués. Par exemple les mascareros testent de nouvelles matières, avec des reflets métalliques, des moirages.
Aujourd’hui la Lucha est sans doute plus théâtrale, plus humoristique, mais est-ce mauvais pour autant? Les Luchadores sont toujours des guerriers du ring, des athlètes complets… et des pugilistes redoutables! Certains d’entre eux se battent pour de “vrai” sur les rings japonais, dans des combats de free fight et de tudo vaile. Leur style, qui mélange efficacement technique de frappe et travail au sol, leur procure un avantage décisif.


Y'a t-il un luchador qui te passionne particulierement ? Si tu devais faire un top-10 de tes Luchadores favoris, ca donnerais quoi ?

Mon catcheur préféré c’est évidemment BLUE DEMON. J’adore son masque, son style de combat, et aussi son parcours personnel. Pour moi c’est l’homme venu de nulle part qui s’est imposé uniquement par la force de sa volonté. En deuxième position il y a TINIEBLAS le Géant, je trouve que son histoire (l’extraterrestre échoué sur notre planète qui décide de combattre le Mal) est fascinante. En numéro trois on peut mettre MIL MASCARAS le colosse flamboyant, en numéro quatre EL SANTO bien sûr (c’est l’icône de la Lucha Libre), en cinq CANEK le guerrier Maya, en six MASCARA SAGRADA, en sept EL RAYO DE JALISCO, en huit MISTICO (la star d’aujourd’hui!), en neuf SOLAR et puis en dix DOS CARAS.

Je suppose que tu as du voir une grosse partie des films mettant en scene les aventures d'El Santo, Blue Demon, Mil Mascaras, Huracan Ramirez. Pour le néophyte un peu perdu au milieu de cette multitude de titres, quels films lui conseillerais-tu de se procurer ?
Il ne faut pas rêver. Les films de Luchadores sont des films d’exploitation, plus précisément de Mexploitation, fabriqués par des producteurs souvent sans scrupules qui n’avaient qu’une seule motivation : l’argent. Quand les films avec EL SANTO ont commencé à marcher dans les années 60, les producteurs mexicains ont cru qu’ils avaient trouvé une nouvelle poule aux oeufs d’or et chaque catcheur connu a eu droit à sa série de films. Mais aucun d’entre eux n’était acteur, et certains étaient même incapables de réciter leurs dialogues (pourtant simplissimes). Ce sont des guerriers du ring, aucun doute là-dessus, mais on est loin de Marlon Brando ou de Robert De Niro!
On est en plein dans la zone Z, avec des décors fauchés, des dialogues nullissimes, un scénario inexistant et un rythme souvent soporifique. L’idéal, c’est regarder ces films avec une bande de copains, en faisant un tas de commentaires débiles.
Je conseillerais en premier lieu le film le plus connu, EL SANTO VS. LAS MUJERES VAMPIRO, excellent mélange d’Ed Wood et de peplum miteux. Ensuite pourquoi pas EL SANTO VS. LAS MOMIAS DE GUANAJUATO, en plus de l’Homme au Masque d’Argent il y a Blue Demon et Mil Mascaras. Nos trois lutteurs, quand ils ne sont pas torse nu, portent de magnifiques polos moulants et pilotent de splendides voitures de sport. Les zombies sont carrément loupés mais certains plans très beaux apparaissent comme par miracle! Et enfin LOS CAMPIONES JUSTICIEROS, avec Tinieblas, Mil Mascaras et Blue Demon, unis contre un gang de nains super costauds qui veulent dominer le monde. Mais préservez votre cervelle et évitez d’en regarder plus de trois d’affilée! Par contre ce qui est unique et fabuleux dans ces films, ce sont les affiches… L’iconographie est somptueuse, le graphisme exceptionnel. L’impression en lithographie donne des résultats flamboyants.

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LOS TIGRES DEL RING by JIMMY PANTERA
Ankama Editions / Label 619
206 pages / sorti le 08 janvier 2009
J'EMMERDE AMAZON, J'ACHETE MES LIVRES CHEZ MON LIBRAIRE

2 commentaires:

filo a dit…

questions et réponses passionantes! bravo à tous les 2!

dbdnico a dit…

Bel article, je me suis procuré le livre au Virgin de Marseille, très bel objet, plein d'illustrations vintage et tout ce qu'il faut pour le ressortir et le feuilleter de temps en temps une fois qu'on a lu l'historique et le genre de carnet de voyage au Mexique. Bravo et merci pour l'article